Vieillissement : haro sur les experts ?
Sylvain Allemand
Les orientations d'une politique publique peuvent traduire le monopole d'une catégorie d'experts dans son élaboration. Illustration à travers l'exemple de la politique de santé menée ces dernières années en faveur des personnes âgées dépendantes.
En France, le vieillissement démographique est spontanément perçu comme un « problème » de société qui appellerait forcément l'avis des experts. Qui dit vieillissement dit en effet problème de financement du système de retraite, voire dépendance...
Pourtant, ce vieillissement démographique est aussi le résultat d'un allongement de l'espérance de vie et donc une bonne nouvelle. Aujourd'hui, un Français qui atteint l'âge de 60 ans a encore vingt ans à vivre, une Française vingt-cinq. En moyenne, une personne de 60 ans a ainsi trois chances sur quatre d'atteindre 80 ans contre seulement une sur quatre au début du xxe siècle. Et celles qui les atteignent ont encore une espérance de vie de huit ans ; seule la moitié d'entre elles pâtiront d'incapacité fonctionnelle, et encore celle-ci pourra n'être que légère. Faut-il également rappeler que cet allongement de l'espérance de vie s'accompagne de surcroît de nouvelles solidarités intergénérationnelles ?
Ces réalités ne sauraient certes faire oublier les problèmes posés par l'arrivée des générations du baby-boom à l'âge de la retraite. Mais comment expliquer cette perception alarmiste dominante du vieillissement dans une société comme la nôtre, dont une nouvelle illustration a été fournie, l'an passé, par les débats autour de la réforme du système de retraite ? Et peut-on laisser ces débats aux mains des seuls experts ?
Ces questions ont été très largement débattues au cours d'un colloque qui s'était tenu quelques années plus tôt, sur le thème de l'expertise et du débat public dans le cadre d'un dispositif original : un atelier consistant à confronter les analyses d'experts avec les points de vue de « non-experts » dont un cinéaste (1).
Ainsi que l'a résumé l'un des participants, la réponse à cet apparent paradoxe (des évolutions positives, une vision alarmiste) est à chercher dans le « monopole » exercé de fait par certaines catégories d'experts dans les débats de société autour du vieillissement et ses conséquences : les démographes, les économistes et surtout les gériatres.
Portant tout spécialement son attention sur ces derniers, un des participants du colloque, Bernard Ennuyer, directeur d'un service d'aide à domicile et sociologue de formation, a montré comment ils sont parvenus à s'imposer aux yeux des pouvoirs publics comme les spécialistes des questions de dépendance en donnant du même coup à cette notion une signification essentiellement biomédicale.
Les médecins gériatres érigés en experts
Rappelons que cette notion de dépendance, empruntée au langage courant, s'était intégrée dès les années 70 dans le vocabulaire médical avec la prise de conscience du vieillissement démographique de la population française. Mais alors que dans son sens usuel la dépendance peut renvoyer à l'idée de solidarité, chez les gériatres, elle connote d'emblée l'idée d'assujettissement. « La dépendance est présentée comme un état biolo- gique de l'individu lié à l'avance en âge, principalement défini par l'incapacité de la personne et par le besoin qu'elle a d'être aidée et ce, pourrait-on ajouter, à sens unique. » D'autres définitions, moins réductrices, avaient pourtant été proposées au milieu des années 70 par des spécialistes des sciences humaines comme celle du psychologue Joep Munnichs et du sociologue Wim Van den Heuvel, tous deux néerlandais, qui mettaient davantage l'accent sur la dimension relationnelle de la dépendance (2). De même, quelques années plus tard, le sociologue Albert Memmi la définissait comme une « relation contraignante, plus ou moins acceptée, avec un être, un objet, un groupe ou une institution, réels ou idéels, et qui relève de la satisfaction d'un besoin (3)».
Remis en 1979, le premier rapport consacré en France à la question de la dépendance (4) va cependant trancher en désignant par « personne âgée dépendante » tout vieillard qui, « victime d'atteintes à l'intégralité de ses données physiques et psychiques, se trouve dans l'impossibilité de s'assumer pleinement et, par là même, doit avoir recours à une tierce personne pour accomplir les actes ordinaires de la vie ».
Pour B. Ennuyer, cette orientation sémantique ne faisait que traduire la « victoire » de la vision médicale portée par les médecins gériatres promus ainsi au statut d'experts par des politiques qui souhaitaient mettre en place une législation en direction des personnes âgées dépendantes.
Ce statut d'experts, les médecins gériatres l'ont conforté depuis grâce à la mise au point d'outils de mesure de la dépendance élaborés à partir de leur expérience au sein des institutions d'hébergement, à commencer par l'outil Aggir. Ce dernier consiste à définir la personne et à déterminer l'aide dont elle aurait besoin à partir d'indications portant uniquement sur sa capacité ou incapacité à faire des actes ordinaires de la vie quotidienne. Six niveaux sont ainsi distingués (du GIR1 pour les plus « incapables », au GIR6 pour les plus « capables »).
B. Ennuyer y voit la preuve d'une alliance objective entre la corporation des médecins gériatres et des politiques soucieux de gérer au mieux les dépenses de santé dans le domaine de la dépendance : non seulement la Caisse nationale d'assurance vieillesse a rendu obligatoire le « girage » des candidats à l'aide à domicile mais encore ce sont les résultats des tests qui détermineront l'attribution de la prestation dépendance (les GIR 1, 2 et 3 en bénéficiant prioritairement).
Une prospective du présent pour des futurs souhaitables
La vision gériatrique de la dépendance est d'autant plus problématique qu'elle tend à exclure ce que le philosophe Michel Foucault nommait le « savoir des gens », ou ce que des sociologues comme Michel Callon et Bruno Latour appellent les « savoirs profanes » : les savoirs que les individus acquièrent à travers leur expérience personnelle, en l'occurrence la maladie. « Les experts font comme si ces gens très vieux ne savaient pas ou n'avaient jamais appris à faire face aux difficultés de la vie quotidienne, comme s'ils étaient de jeunes enfants sans expérience de la vie, alors que justement la caractéristique des personnes de 80 ans et plus est que, tout simplement, ils vivent depuis 80 ans et ont donc accumulé tout un savoir lié aux difficultés de la vie qu'ils ont rencontrées et à la façon dont, d'une façon ou d'une autre, ils les ont surmontées ou ont fait avec. »
D'autres experts ont certes leur voix au chapitre comme les démographes par exemple. Mais alors, objecte B. Ennuyer, « on réduit la vieillesse à n'être que la proportion des personnes de plus de tel âge (50, 60, 65, 80 ans) dans la société, et à n'être qu'affaire de taux de natalité, de mortalité et de fécondité ! » De manière générale, « vouloir trouver des experts de la vieillesse, c'est forcément réduire ce fait social très complexe à une seule de ses multiples composantes ».
Non qu'il faille faire l'économie des experts et de l'expertise. Mais sans doute convient-il de veiller à éviter, comme on l'observe souvent, que l'« expert mandaté » ne se transforme en « expert instituant » (les nouvelles normes au nom de son savoir), suivant la distinction proposée par le sociologue Robert Castel au milieu des années 1980.
Au-delà de la remise en cause du statut privilégié dont jouissent l'expertise en général et les experts en particulier, les discussions autour du vieillissement ont également visé la prospective, comprise habituellement comme l'élaboration de scénarios relatifs aux tendances lourdes de la société pour appuyer la décision des dirigeants. A cette conception classique, Edith Heurgon oppose depuis plusieurs années une « prospective du présent » consistant à confronter les savoirs experts avec, justement, les savoirs profanes (5). Il s'agit aussi de repérer les tendances de fond de la société à partir de l'examen de ces signaux faibles que sont les initiatives et expériences portées par des individus ou des collectifs. L'enjeu n'est pas tant d'anticiper le futur, en le cernant entre des hypothèses basses et hautes, que d'élaborer des « futurs souhaitables » en impliquant les acteurs concernés dans des démarches de coconstruction de solutions et de savoirs appropriés. C'est dire si cette conception de la prospective a partie liée avec la logique de l'« intelligence collective » mais aussi la gouvernance qui, dans son acception large renvoie, rappelons-le, à des formes de coopération impliquant une pluralité d'acteurs. La gouvernance qui fut précisément au centre du premier volet de ce cycle « La prospective d'un siècle à l'autre » dont le colloque sur l'expertise et le débat public constituait le second volet (6).
NOTES
1
F. Goux-Baudiment, E. Heurgon et J. Landrieu, Prospective, vol. II, Expertise, débat public : vers une intelligence collective, L'Aube/Cerisy, 2001.
2
J. Munnichs et W. Van den Heuvel, Dependency or Interdependency in Old Age, Nijhoff, 1976.
3
A. Memmi, La Dépendance, Gallimard, 1979.
4
Rapport Arreckx commandé par le Premier ministre de l'époque, Raymond Barre, 1979.
5
Entretien avec É. Heurgon, Libération, 7-8 juin 2003.
6
É. Heurgon et J. Landrieu (dir.), Prospective, vol. I, Prospective pour une gouvernance démocratique, L'Aube/Cerisy, 2000. Pour plus d'information sur les autres colloques organisés depuis dans le cadre de ce cycle : http://www.ccic-cerisy.asso.fr
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